La grande traversée : Panama aux Marquises

Nous n’avons pas consulté notre programme prévisionnel depuis quelques temps. Etait indiqué un départ le 24 avril. Mardi 23 avril au soir, nous quittons l’horrible et détestable Marina Flamenco. Cette Marina n’a pas été pensée pour les petits voiliers. Les bateaux de pêche au gros et yachts à moteur de croisière occupent d’ailleurs 99% de places et sont toujours prioritaires : exemple, 3 heures d’attente pour compléter notre réserve avec 100 litres de gazole après trois bateaux qui ont, chacun, rempli leur réservoir de 15 000 litres ! Avant de partir, nous devions nous débarrasser d’un passager clandestin : la cucaracha de grosse taille, plutôt une blatte. Elle s’est aventurée, la veille au soir de notre départ, dans l’évier garni de la vaisselle du dîner. Marie lui a laissé aucune chance !

Les lumières de Panama et des cargos en attente

18 heures, sortie de la Marina dans le sillage de nos voisins de ponton danois, une famille de 5 personnes, les parents et trois filles ado et pré-ado sur le voilier Pumba. Avec la marée descendante, la première partie de la nuit est rapide, mer plate , vent établi nous poussant vers la sortie du Golfe de Panama, nous nous faisons le petit plaisir d’une séquence en ciseaux à plus de 8 nœuds ; pas mal pour une vitesse de carène de 7,5 nœuds.
Pour aller aux Marquises au départ de Panama, deux options s’ouvrent aux navigateurs :
• par le nord en passant le pot au noir très à l’ouest en remontant d’abord le long du Costa Rica, avec l’escale que nous avions prévue à l’île Coïba, et pourquoi pas après à Clipperton ;
• par le sud en visant à l’est des Galápagos pour passer ce fameux pot au noir.
La météo du moment prévoyait une grande zone de calme le long des côtes Costaricaines et d’autre part, un bon flux de nord-est jusqu’à la latitude 4°30 S pour quelques jours seulement. Nos réserves de gazole étant limitées et la navigation au moteur nous lassant vite, nous avons décidé de filer vers le sud en oubliant également les îles Perlas.
Nous passons la Punta Mala à 7h45 le 24 avril, soit 13 h de navigation. Le navigateur Jacques-Yves Le Toumelin, ayant eu moins de chance avec les vents, avait mis presque deux jours. Ce fut notre dernière vision du continent américain avant les 4000 milles de traversée sans escale.
Le vent commence à faiblir à partir de la latitude 5°N comme le racontent tous ceux qui ont fait ce parcours réputé être l’un des plus piégeux lors d’un tour du monde par les tropiques. Il faut traverser la ZCIT zone de convergence intertropicale, le fameux pot au noir qui porte bien son nom. Dans l’hémisphère nord, les alizés soufflent du secteur nord-est et dans l’hémisphère sud, du secteur sud-est. Au milieu, pas de vent et des nébulosités chargées avec des nuages noirs, vraiment noirs gigantesques et sans vent en dessous, ce qui n’est pas sans étonner le marin breton !
Et en plus les courants !
• celui qui nous accompagne au départ, qui dessine une boucle antihoraire dans le golfe de Panama ;
• le fameux courant de Humboldt, courant froid qui remonte des côtes de l’Amérique du sud pour bifurquer vers l’ouest au niveau des Galápagos ;
• les grands courants de la zone équatoriale, ouest-est au milieu donc défavorable à notre avancée et est-ouest de part et d’autre que nous essayons d’attraper au sud le plus vite possible ;
Tout ceci est évidemment mouvant en fonction de différents facteurs et notamment du phénomène El Nino ou La Nina.
Bref, le sujet est de passer la zone le plus rapidement possible en s’appuyant avec modération sur la bonne volonté du moteur.
Jeudi 25 avril, minuit, ciel clair étoilé, sans lune, des éclairs lointains illuminent l’horizon au sud et à l’ouest. Alternance de voile et moteur dans la journée, opération dessalinisation pour produire 15 litres d’eau douce – mieux vaux toujours anticiper ! Nous laissons l’île de Malpelo à quelques miles à l’est et poursuivons cap 210° pour rejoindre au plus vite les alizés.
Le 26 avril, 16 heures. Oh que c’est noir derrière nous : la nuit en plein jour ! Et quand ça nous rattrape et nous avale : super, nous avons droit à une vraie douche avec shampoing.
Samedi 27 avril, encore du moteur, et admiration pour ceux qui comme Le Toumelin ou Gerbault ont passé le pot au noir à cet endroit sans moteur. Le Toumelin, qui a quand même mis 23 jours pour rallier les Galápagos (nous en mettrons 7), raconte l’aventure du Suzaky, trois mâts parti de Rouen, qui resta paralysé en 1923 pendant 3 mois dans cette zone jusqu’à être remorqué par un navire américain jusqu’à Punta Arenas, la coque percée de toute part par les tarets : fin du voyage.
Dans la matinée, un fou à bec bleu et pattes rouges vient habilement, après plusieurs essais, se poser sur le balcon avant. Il monopolisera la place pendant plusieurs jours du milieu de l‘après-midi au petit matin, défendant sa place avec hargne vis-à-vis de ses congénères envieux. Il semble nous montrer le chemin des Galápagos.
Dans l’après-midi , nous rencontrons du vent de sud, sud-est qui nous permet de prendre un cap à 245° et de pointer l’étrave au près vers les Galápagos, moteur enfin au repos après 21h de travail impeccable.
Lundi 29 avril, nous passons l’équateur au méridien 88°W à bonne allure et sans déboucher le champagne comme le voudrait la tradition.
Mardi 30 avril, San Cristobal en vue. Le Monte Pitt et le Pan de Azucar se dressent sur l’horizon. Notre objectif est de nous mettre à l’abri du vent et surtout des vagues pour réparer la fuite du réservoir d’eau au niveau de la sonde, fuite qui avaient déclenché l’alarme de pompe de cale trois jours avant, ce qui nous inquiétait un peu malgré la présence du dessalinisateur. C’est quand même un peu vital : l’H2O ! Ce petit contretemps nous a permis de flâner tout au long de la journée le long de la côte nord de San Cristobal et de nous approcher de la majestueuse cathédrale de roches : la Roca Pateadora. C’est là que notre fou nous a quitté pour rejoindre son nid à flanc de falaise.
En fait, nous avions décidé de ne pas nous arrêter aux Galápagos parce que trop cher et trop cadré. Une fois ancré grâce à l’intervention quasi obligatoire d’un agent plusieurs semaines auparavant pour la bagatelle de 1 600 euros les trois mouillages pour une durée de trois semaines, toute excursion complémentaire étant organisée par les prestataires locaux en bateau à moteur pour 200 à 300 euros la journée de visite par personne. Nous ne sommes plus à l’époque où Darwin vint y trouver son inspiration sur l’origine des espèces…
Nous passons à proximité de Puerto Barquerizo puis cap au 250° pour passer entre Isabela et Santa Maria. C’est parti pour 3 000 milles sans terre en vue. Sur l’AIS, nous voyons des bateaux qui partent également, 2 devant et 2 derrière à environ 30 miles nautiques. Mais l’océan est vaste et nous les perdons de vue rapidement.
Pendant deux jours, alternance de moteur et voile avant de trouver les alizés par 3° sud. La Croix du Sud resplendit à bâbord, trônant sur la voie lactée. L’étoile polaire n’est déjà plus visible sur l’horizon : nous sommes bien dans l’hémisphère sud.
Nous décidons de pointer tout droit sur les Marquises, évitant de descendre trop sud pour garder de l’angle sur un vent qui tourne franchement Est à l’approche des Marquises
A partir du samedi 4 mai, 7 journées de record pour Elusive Butterfly, un vent bien établi, une mer qui nous pousse gentiment et un courant favorable de plus de 1 nœud. Les performances quotidiennes oscillent entre 165 et 178 miles par jour : que du bonheur, ça glisse tout seul ! Et « Three Sheets » voilier australien de 44 pieds, qui apparaît sur l’écran AIS, nous stimule pour améliorer les réglages du bateau et maintenir une allure comparable à la leur. Nous resterons deux jours à proximité, même cap même vitesse, et nous communiquions régulièrement avoir Laura et Martin par VHF. Nous les retrouverons aux Marquises, peut-être.
Toujours le 4 mai, une traîne nous ramène un petit thon de 2 kg environ. Parfait pour deux jours.
Lundi 6 mai, 12ème jour, communication avec Pierre et Claudine avec le téléphone Iridium pour l’anniversaire de la maman de Marie : 86 ans.
Réflexion du jour extraite de « La parole de la forêt initiale » transcrite par l’un des deux co-auteurs, Tobie Nathan : « Quel est le fou, dit-le-moi, qui pourrait penser que lorsqu’on quitte sa maison, lorsqu’on s’enfonce dans la brousse à la recherche des choses de la nuit, quel est le fou qui pourrait penser que l’on cherche autre chose que soi-même. » Frappante résonnance avec ce que nous vivons au milieu de l’océan.
Le 7 mai vers 23h, un groupe de dauphins vient escorter le bateau, pendant près d’une heure, ce qui n’est pas habituel, en poussant des petits cris, ce qui l’est encore moins. Comme pour nous prévenir : « attention, ça va secouer ! » En effet, le vent monte et tourne à l’ENE. Génois enroulé, grand voile seule et réduite, nous filons à 9 nœuds quasi constants par 30 nœuds de vent rafales 35 nettement supérieur à la prévision météo (22 rafales 28).
Il faut toujours écouter les dauphin. Le matin précédent Marie était un peu inquiète et deux dauphins sont venus près du bateau pour lui remonter le moral. Le premier dauphin a appelé son attention en sautant de l’avant vers l’arrière du bateau, ce qui ne se voit jamais. Et chacun a réalisé une petit figure gymnique, une vrille à plat pour l’un et un magnifique saut vertical, la queue à près de 2 m au dessus de la surface pour l’autre.
Mercredi 8 mai, des pensées pour les morts et blessés de la seconde guerre mondiale. A notre poupe flotte le pavillon français. Une belle idée serait d’autoriser les navires ressortissants à arborer le pavillon européen, quitte à réserver une petite place en haut à gauche pour le pavillon national. Certains le font mais cela reste interdit par les règlements.

Dernière tomate…
Matinée agitée, trois ou quatre lignes de perturbations nous passent dessus d’est en ouest en faisant osciller le vent en quelques minutes de 5 à plus de 35 nœuds et lèvent instantanément des vagues qui s’ajoutant à la houle, déferlent et nous brinqueballent dans des creux de 4m un peu désordonnés.
Pendant trois jours, jusqu’au samedi 11 mai, même régime de vents et de grains.
Nettoyage des œufs moisis à l’extérieur dans les boites en plastique trop étanches.
Nous n’avons jamais été aussi loin de toute terre habitée : 1 300 milles des Marquises, 1 300 milles de l’île de Pâques et 1 600 milles des Galápagos !
Dernière banane !
Dimanche 12 mai, un bateau apparait derrière nous à tribord sur l’écran de l’AIS : Contigo, catamaran français de 40 pieds, prend son temps. En fait, nous l’avions dépassé dans la nuit. Quelques échanges VHF et nous nous donnons rendez-vous à Hiva Oa avec Laura, Enrique et Antoine.
Dernière orange !
Lundi 13 mai, 20 ème jour de mer sans escale, nous n’avions jamais fait autant. 20 jours sans un instant d’immobilité ni même de vrai silence. Plus fatigant que nous ne l’imaginions. Depuis plusieurs jours, la surface de l’océan est creuse et désordonnée. Le bateau roule de part et d’autre, parfois brusquement comme si les vagues se vengeaient sur nous d’être contrariées par la houle. Ce matin c’est l’omelette qui en a fait les frais, enfin la future omelette, le bol dans lequel Marie venait de battre soigneusement les œufs ayant subi une brusque translation accompagnée d’une rotation fatale. Peu de temps après, c’était le tour de Jean-Yves qui ayant lâché les deux mains pour déboucher une bouteille d’eau a été violemment projeté par terre ! Rien de cassé, quelques bleus. La recherche de soi-même est un chemin périlleux…
A partir du mercredi 15 mai, le vent faiblit et passe de plus en plus à l’est et nous au vent arrière. Finis les 170 miles par jour. Les œufs n’ont pas tenus, neuf cassés pour en avoir deux comestibles. Mais le butternut est impeccable et nous avons un merveilleux soufflé pour le déjeuner.
Dernière goutte de e-liquide pour Jean-Yves !
Samedi 17 mai, anniversaire de Marie ! Pour fêter cela, un empannage de génois à 3h du matin par pleine lune et, pour s’en remettre, un grand verre avec des petites bulles (et non ! pas du Champagne mais de la San Pellegrino avec un demi citron vert…. il en reste). Le bateau avance bien, nous lançons une ligne à la traine et l’océan, peu avant le coucher du soleil, offre son cadeau d’anniversaire : un superbe thon d’une douzaine de kilos. Pas facile à remonter dans le cockpit sans moulinet ni crochet. Seule solution le lasso autour de la nageoire caudale. Nous remercions le spécialiste du magasin du comptoir de la mer près de Vannes qui nous avait éclairés sur le montage de la ligne avec sandow.
Après découpe dans le cockpit et lavage à grand eau, steaks de thon au dîner : somptueux. Rillettes, thon mariné, steak de thon poêlé, ragoût au lait de coco, oignon, butternut et épices, thon à tous les repas pour agrémenter cette fin de traversée par ailleurs monotone et un peu fastidieuse : après avoir tout essayé, spinnaker, génois seul, tangonné ou non, ciseau, la faiblesse du vent, son orientation et l’agitation de la mer ne nous ont laissé qu’une seule option, la grand voile seule jusqu’à l’arrivée.

Lundi 20 mai.

Dernier citron. Et hâte d’arriver…
Hiva Oa, en vue au petit matin mardi 21 mai, disparait ensuite dans la brume matinale et les nuages pour se dégager à notre arrivée dans la baie d’Atuona.

Après 4000 milles parcourus en moins de 28 jours (et 90 litres de gazole), poser le pied aux Marquises est magique…

10 commentaires sur “La grande traversée : Panama aux Marquises

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  1. Bravo, belle navigation, prenante relation! Marquises bien gagnees ! Je vous souhaite une bonne navigation dans les Marquises, de bons mouillages et le moins possible de nonos. En ce qui me concerne, je voyage en ce moment a pieds,seul, entre Clermont Ferrand et Font Romeu. La Lozere est bien verte ici. A bientot ! Marc Biehler

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  2. Ouf la lecture est haletante …vont ils arriver ,mais oui ! Bravo, promis on mange une omelette à votre santé ,bon repos aux marquises sans doute,on vous embrasse la carte est arrivée ! Jean et Marylise

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  3. Bravo 😀 ! Quelle belle performance ! Je vous souhaite de beaux moments de détente dans ces îles magiques avec une pensée pour Gauguin et le Grand Jacques. Bises

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  4. Belle traversée..!
    Si je peux me permettre, pour les oeufs, il faut les envelopper individuellement dans du papier journal (par exemple Ouest-France si tu en trouves aux Marquises..) pour les conserver, et pas dans des boîtes en plastique, pour les laisser respirer.
    Les oeufs de mouettes (spécialité en vente chez Riguidel à Port-Maria-Quiberon) sont peut-être plus résistants..?
    Bises de Grasse- JLoic
    *(I:-)

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  5. salut
    On vous croyais sur la mer mais apparemment vous avez aussi vu des montagnes avec leurs crêtes blanches tout en faisant des petits tours du celebre manege de fête foraine surnommé « shaker »!
    profitez bien de cette escale qui rend tout le monde un peu jaloux.
    bises
    Evy Michel

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  6. Un bravo de plus à vous deux ! il fallait oser se lancer dans ce Pacifique océan
    ( pas si pacifique que cela en fait ! ) et vous l ‘avez fait . Vous irez sans doute faire une petite visite à J . Brel ?… Bises . François .

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  7. Bravo pour la traversée.
    28 jours en mer c’est pas rien !
    Un récit digne des grands navigateurs
    J’imagine que vous avez quand même été voir la tombe du regretté jacques Brel
    Bonne navigation future en Polynésie

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